Tu sors de chez toi et une voisine t’arrête dans l’escalier. abu khaaled maat, dit-elle. Le père de Khaled est mort. Tu iras donc t’asseoir avec la famille, quelqu’un te mettra dans la main une minuscule tasse de café amer, puis la pièce se taira et ce sera à toi de dire quelque chose. C’est le moment où beaucoup d’apprenants se figent.
La bonne nouvelle, c’est qu’il n’y a rien à improviser. Le palestinien garde un petit ensemble fixe de mots pour la mort et le réconfort, et la famille te répond par des phrases toutes faites elle aussi. Apprends-en à peu près cinq et tu entres en sachant exactement ce qui va sortir de ta bouche.
La 3aza, et le café
Quand quelqu’un meurt, la famille ouvre sa maison pendant quelques jours et les gens viennent s’asseoir avec elle. Ce rassemblement, c’est la 3aza, et le lieu, c’est beet il-3aza, la maison des condoléances. Souvent, les hommes s’assoient dans une pièce, ou sous une tente louée devant la maison, et les femmes dans une autre.
C’est calme. Les gens parlent bas. Quelqu’un fait le tour avec de petites tasses de , amer, sans sucre. C’est le café du deuil, et tu le prends sans le demander sucré. (Pour le commander comme tu l’aimes au quotidien, c’est une tout autre situation.)
ta3ziye et le verbe 3azza
Le mot pour les condoléances, c’est ta3ziye. Il désigne à la fois le geste de réconforter et les mots eux-mêmes. Le verbe de la même racine, c’est , réconforter, présenter ses condoléances.
C’est un verbe de forme 2, donc il est régulier :
- : il a présenté ses condoléances
- 3azzeet : j’ai présenté mes condoléances
- 3azzeeto : je lui ai présenté mes condoléances
« Je suis allé présenter mes condoléances à abu khaaled » se dit donc, en gros, ru7t u-3azzeeto. C’est le verbe formel, celui du devoir accompli, pour l’acte lui-même.
akhad bi-khaaTro
Le khaaTer de quelqu’un, ce sont ses sentiments, son état intérieur, la partie tendre qu’on peut blesser. Quand tu en prends soin, tu utilises le verbe akhad (a pris) avec la préposition bi- (avec) : akhad bi-khaaTro, mot à mot « il a pris avec ses sentiments ». Ça veut dire qu’il l’a réconforté, qu’il l’a soutenu dans son chagrin.
Fais attention au -o de khaaTro. Il renvoie à la personne en deuil. Quand tu dis que tu l’as réconforté, ce sont donc ses sentiments à lui qui restent dans la phrase : akhadt bi-khaaTro. C’est de son khaaTer que tu prends soin. Si 3azza est le verbe formel, celui-ci est le verbe chaleureux, ce qu’un ami fait pour un ami.
Le faux jumeau qui veut dire le contraire
Maintenant, le piège. Garde les trois mêmes mots, remplace bi- par 3ala, et le sens bascule complètement.
akhad 3ala khaaTro veut dire qu’il s’est vexé. Il l’a pris à cœur. Il a été blessé.
| Expression | Mot à mot | Ce que ça veut dire |
|---|---|---|
| akhad bi-khaaTro | a pris avec ses sentiments | l’a réconforté, a présenté ses condoléances |
| akhad 3ala khaaTro | a pris sur ses sentiments | s’est vexé, l’a pris à cœur |
Une seule préposition d’écart. Dis la mauvaise pendant une 3aza et tu viens d’annoncer que la personne en deuil t’a offensé. Entraîne-toi sur la paire comme un tout : bi- pour le réconfort, 3ala pour la vexation.
Ce que tu dis concrètement
Deux ou trois phrases font presque tout le travail. Quand on parle de la personne décédée, tu demandes à Dieu d’avoir pitié d’elle :
- allah yir7amo : que Dieu ait pitié de lui
- allah yir7amha : que Dieu ait pitié d’elle
À la famille, la phrase habituelle est il-baqiyye fi 7ayaatak, que le reste de ses années s’ajoute à ta vie. À toute une pièce, tu dis 7ayaatkum au lieu de 7ayaatak. Et on te répond 7ayaatkum il-baaqye, c’est votre vie qui reste.
Deux autres que tu entendras :
| Expression | Quand | Sens |
|---|---|---|
| 3aZZam allah ajrakum | un peu plus formel | que Dieu rende votre récompense grande |
| allah yiSabbirkum | pour réconforter | que Dieu vous donne de la patience |
Cette dernière s’appuie sur , la patience, ce que tout le monde souhaite à la famille pendant ces jours-là.
Les usages
Parle doucement, et fais court. Tu salues, tu dis ta phrase, tu restes assis un moment, tu repars. Pas de blagues, pas de grandes retrouvailles bruyantes avec le cousin que tu n’as pas vu depuis des années.
Ne dis pas . Ça veut dire félicitations, c’est pour les mariages et les bonnes nouvelles, et lors d’un décès, ça tombe affreusement mal. Attraper la mauvaise formule avec Dieu, c’est l’erreur classique, vu que le palestinien en a une pour presque chaque moment (ça vaut la peine de savoir laquelle va où).
Prends le 'ahwe amer quand on te l’offre. Le refuser paraît froid.
Et adresse tes mots à toute la 3eele, la famille, et pas seulement à la personne pour qui tu es venu. Un il-baqiyye fi 7ayaatkum discret lancé à la pièce en partant fait plus qu’un long discours à un seul parent.