Tu frappes à une porte à Naplouse. Elle s’ouvre, et avant que tu aies dit un mot, la personne à l’intérieur dit tfaDDal et recule pour te laisser passer. Tu es entré. On ne t’a même pas encore demandé qui tu étais.
Ce seul mot a fait tout l’accueil.
Un mot, une pile de missions
est le couteau suisse de la politesse palestinienne. Il n’a pas de traduction nette en français, parce que le français répartit le travail sur une demi-douzaine d’expressions. tfaDDal peut vouloir dire entre, assieds-toi, sers-toi, tiens, vas-y, après toi. Toujours le même mot.
Tu tends une tasse de thé à quelqu’un : tfaDDal. Tu tiens la porte : tfaDDal. Tu proposes le dernier morceau de knafeh : tfaDDal. Tu vois l’idée.
C’est poli, chaleureux, et complètement automatique pour les natifs. Ils le sortent comme un francophone sort « s’il te plaît » ou « tiens » sans y penser.
tfaDDal, tfaDDali, tfaDDalu
Le mot s’adapte à la personne à qui tu parles, comme tout impératif. Trois formes :
- : à un homme
- : à une femme
- tfaDDalu : à un groupe
Tu dirais donc tfaDDali à une femme à ta porte, et tfaDDalu à une voiture pleine de gens que tu invites à entrer d’un geste. Le -i marque le féminin, le -u le pluriel, les mêmes terminaisons que tu verras sur tous les autres impératifs du dialecte.
Un son à bien faire : ce D est le d emphatique, prononcé lourd et bas dans la bouche, beaucoup plus sombre que le d français. Appuie dessus.
Lire le moment
Comme le mot ne change jamais de sens sur le papier, c’est la situation qui te donne le sens. Le geste de la main, le plateau, la porte ouverte : voilà ce qui te dit ce que tfaDDal veut dire à cet instant.
| Le moment | Ce que fait tfaDDal |
|---|---|
| Tu es debout à la porte | Entre |
| On tapote le siège d’à côté | Assieds-toi |
| Un plateau de café arrive sur la table | Sers-toi |
| Vous arrivez à la porte en même temps | Après toi |
| On te tend les clés de la maison | Tiens |
| Tu demandes si tu peux en prendre un | Vas-y |
Les natifs ne passent pas en revue une liste comme celle-là. Ils entendent tfaDDal, et le moment fait le reste. Toi aussi, tu y arriveras, plus vite que tu ne crois.
'ahla u-sahla et le reste de l’accueil
tfaDDal arrive rarement seul. Il voyage avec une petite bande de mots de bienvenue.
- : bienvenue (la version chaleureuse et complète)
- : un « salut » ou « bienvenue » plus rapide
- : entre (le vrai verbe pour entrer)
- : viens ici
- : allez, on y va
Un hôte qui les empile, c’est normal. Tu entendras tfaDDal, foot, 'ahla u-sahla d’une seule traite sur le seuil, à peu près « je t’en prie, entre, bienvenue ». Dans sa tête, c’est un seul geste. Une poussée chaleureuse à travers la porte.
ta3aal, c’est le « viens ici » tout simple que tu lances à un enfant ou à un ami de l’autre côté de la rue. tfaDDal est son cousin poli : même direction, plus de grâce.
Tout vient de la « bonté »
Voici la jolie partie. tfaDDal est construit sur la racine f-D-l, qui parle de bonté et de faveur. Le nom tout simple faDel veut dire une gentillesse, une faveur. Quand quelqu’un dit tfaDDal, il dit donc, en gros, « fais-moi la faveur ».
La même racine fait tourner le « s’il te plaît » le plus courant du dialecte : , littéralement « de ta bonté ». Repère le faDl au milieu des deux.
L’autre « s’il te plaît » de tous les jours, c’est (« si tu permets »). Il vient d’une autre racine, mais il adoucit la demande de la même façon. Tu ne trouveras rien de tout ça dans un tableau de manuel. Ça vit dans la façon dont les gens parlent vraiment.
Le geste de l’hôte : 3azam un Deef
L’hospitalité a deux côtés. tfaDDal, c’est ce que dit l’hôte sur le moment. Derrière, il y a un geste plus grand : l’invitation.
Inviter se dit . L’invité est un (au pluriel, Dyoof). Et on t’invite presque toujours pour manger ou boire quelque chose :
- : café
- : thé
- ghada : déjeuner (le grand repas de midi)
- : dîner
Un voisin à Ramallah pourrait dire 3azamni 3a-l-ghada (il m’a invité à déjeuner), et toi, dans le rôle de l’hôte, tu pourrais dire a3zmak 3a-l-qahwe (je veux t’inviter à prendre un café). Ce biddi, c’est le « je veux » de tous les jours, et c’est le moteur de la moitié de tes phrases.
Une fois le Deef entré, le café arrive vite, et tfaDDal ressort, cette fois en direction de la tasse.
Ce que l’invité répond
Pas besoin de discours. Tout le travail de l’invité consiste à recevoir avec grâce.
Quand on t’offre le café ou la chaise avec un tfaDDal, la réponse simple et correcte, c’est , merci. Prends la tasse. Assieds-toi là où on te montre.
Tu remarqueras une petite danse : l’hôte insiste, l’invité se défend une fois, l’hôte insiste encore, l’invité cède. Le premier refus fait partie du rythme, personne ne le prend au sérieux. Dans le doute, accepte le café. Un refus sec peut paraître froid, et tout l’intérêt de tfaDDal, c’est que personne à cette table ne se sente étranger.