Entre dans une librairie de Ramallah, demande al-kitaab, et le libraire saura ce que tu veux. Demande-le comme on le dit à la maison et ça donne il-ktaab. Le même mot, les mêmes lettres. Seule la bouche change.
C’est cet écart, entre l’arabe tel qu’il s’écrit et la façon dont les Palestiniens parlent vraiment, qui fait trébucher la plupart des apprenants. Les manuels t’apprennent un arabe. La rue en parle un autre.
Voici ce qui se passe, et ce que tu as vraiment besoin de savoir.
Deux arabes, une seule langue
L’arabe standard moderne (ASM, ou al-fuS7aa en arabe) est la version que tu trouves dans les journaux, aux informations, dans les textes religieux et dans les discours officiels. Tous les Arabes l’apprennent à l’école. Personne ne le parle à la maison.
L’arabe palestinien (il-lahje l-falasTiniyye), c’est ce que les gens disent quand ils achètent des tomates, quand ils appellent leur gamin pour qu’il rentre ou quand ils se disputent sur le foot. L’argot n’a rien à voir là-dedans, et ce n’est pas non plus de l’arabe standard mal parlé. Il a sa grammaire, son vocabulaire et son caractère à lui, comme toute langue à part entière.
Pense à la différence entre une lettre de motivation et ce que tu racontes à ton coloc. C’est du français dans les deux cas. Et pourtant, l’un ne ressemble jamais à l’autre.
Le q qui a disparu
S’il y a un son qui trahit tout de suite l’arabe palestinien, c’est ce qui arrive à la lettre qaaf (ق).
En arabe standard, le qaaf est un son profond, guttural, fait tout au fond de la bouche. qalb (cœur). qahwa (café). al-quds (Jérusalem).
En palestinien des villes, ce son disparaît. Il devient un coup de glotte, le petit blocage dans la gorge entre les deux moitiés de l’anglais « uh-oh ».
- → (Jérusalem)
- → (cœur)
- → (café)
Quand quelqu’un à Jérusalem dit bashrab 'ahwe, ça veut donc dire « je bois du café ». Un texte littéraire écrirait ashrabu qahwatan. Un autre monde.
Un bémol : à la campagne et chez les Bédouins, on garde souvent le son q, ou bien on le transforme en g dur. bigool pour « il dit », là où un citadin dirait bi'ool. Sur le terrain, tu entendras les trois. La prononciation urbaine avec ' est la norme qu’enseigne cette appli.
Le petit b- qui change tout
En arabe standard, le présent n’est pas marqué. aktub veut dire « j’écris » ou « je suis en train d’écrire ». Simple.
L’arabe palestinien colle un b- devant pour une action ordinaire, qui se passe maintenant ou par habitude :
- : j’écris / je suis en train d’écrire
- : tu écris
- : il écrit
- : ils écrivent
Enlève le b- et tu parles de quelque chose que tu veux faire, que tu prévois de faire ou que tu vas faire tout de suite :
- : je veux écrire
- : je dois écrire
Ce préfixe b- est l’un des indices les plus nets. Tu l’entends, tu sais que tu es en terrain dialectal. L’arabe standard ne l’utilise jamais.
Des mots qui n’existent pas dans l’autre
Une énorme partie du vocabulaire palestinien de tous les jours n’a pas d’équivalent en arabe standard, et inversement. Certains des mots les plus courants des deux langues ne se recoupent pas du tout.
| Français | Palestinien | Arabe standard |
|---|---|---|
| quoi ? | / | / |
| pourquoi ? | ||
| maintenant | ||
| ici | ||
| ne… pas | / | |
| seulement | ||
| très | ||
| qui ? | ||
| je veux | ||
| comment ? | ||
| comme ça |
Si un ami palestinien te demande leesh ma jeet mbaari7 ? (« Pourquoi tu n’es pas venu hier ? »), la version en arabe standard est limaadha lam ta'ti amsi ? Même sens. Presque rien en commun.
Dire non
L’arabe standard nie avec la, laysa, lam et lan, selon le temps et le type de mot. Des règles différentes pour chaque situation.
Le palestinien s’en sort de deux façons, toutes les deux faciles.
Pour les noms et les adjectifs, prends mish (ou mush) :
- : il n’est pas là
- : je ne suis pas fatigué
Pour les verbes, mets-les en sandwich dans ma...sh :
- : je ne veux pas
- : je ne sais pas
- : il n’y est pas allé
Ce -sh collé à la fin du verbe vient du vieux mot arabe shay' (chose). C’est l’une des marques qui donnent au palestinien, à l’égyptien et à d’autres dialectes régionaux le son qu’ils ont.
Des pronoms plus courts
L’arabe standard a des pronoms pluriels séparés pour le masculin et le féminin, des formes de duel et des mots plus longs partout. Le palestinien simplifie tout ça.
| Français | Palestinien | Arabe standard |
|---|---|---|
| nous | ||
| vous | / | |
| ils/elles | / |
Pas de « vous » spécial pour les femmes. Pas de duel. intu couvre un groupe d’hommes, un groupe de femmes ou un groupe mixte. Moins de choses à retenir.
Là où ça devient flou
Petite complication : personne ne parle tout le temps du palestinien pur ou de l’arabe standard pur.
Allume Al Jazeera et le présentateur lit en arabe standard. Puis on passe à un micro-trottoir et la personne répond en palestinien. Les deux viennent peut-être du même quartier.
Les Arabes instruits passent de l’un à l’autre sans y penser. Une professeure qui donne un cours peut commencer de manière formelle, glisser vers le dialecte en racontant une anecdote, puis revenir au formel pour conclure. Politiciens, enseignants, religieux, journalistes : tous le font. Ils mélangent les registres selon le moment.
Ce terrain intermédiaire porte parfois le nom d’Educated Spoken Arabic, l’arabe parlé cultivé. Une base dialectale, saupoudrée de mots et de tournures littéraires. C’est difficile à imiter sans des années d’écoute. N’essaie pas de faire semblant. Maîtrise d’abord le dialecte, et le mélange viendra tout seul.
Alors, lequel apprendre ?
Si ton but est de parler avec des gens en Palestine, la réponse est simple. Apprends d’abord le palestinien. Ajoute l’arabe standard plus tard si tu as besoin de lire les infos ou de suivre un sermon.
Quelqu’un qui parle palestinien comprend en général l’arabe standard sans trop de mal. L’inverse n’est pas toujours vrai. Un apprenant qui n’a que l’arabe standard en tête s’assoit dans un café de Bethléem et rate la moitié de ce qui se dit à la table d’à côté.
Bonne nouvelle : une fois le palestinien acquis, le syrien et le libanais te paraîtront familiers (environ 80 % de recoupement avec le syrien, selon la plupart des estimations). Le jordanien sera très proche. L’égyptien est le voisin le plus coriace, mais tu en comprendras quand même beaucoup.
Encore mieux : cette appli enseigne le palestinien. Tu es déjà au bon endroit.