Cherche des mots arabes uniques sur Internet et tu tombes cinquante fois sur la même page : de magnifiques noms classiques tirés du Coran et de la poésie du désert, chacun suivi d’un paragraphe sur son caractère intraduisible. Prononce-en un à voix haute dans un taxi à Ramallah. Le chauffeur va sourire, attendre poliment, puis te demander où tu vas, dans le seul arabe qu’il utilise vraiment.
Voici donc 100 mots arabes uniques avec leur sens, pris à l’autre bout de la langue. De l’arabe palestinien parlé, celui qu’on utilise à la maison, à l’épicerie, au téléphone avec sa mère. Certains condensent une idée que le français doit déplier en toute une proposition. Touche un mot pour l’entendre.
Un mot sur l’orthographe, parce qu’il y a des chiffres dans ces mots et que ce ne sont pas des fautes de frappe. 3 correspond à ع et 7 à ح, les deux sons de gorge pour lesquels le français n’a pas de lettre. Les majuscules S, D, T, Z marquent les quatre consonnes emphatiques, prononcées plus lourdes et plus en arrière dans la bouche. Voilà tout le système en deux lignes, et la clé complète est ici.
L’hospitalité : 14 mots pour lesquels le français a besoin d’une phrase
L’hospitalité palestinienne a son propre petit vocabulaire, très dense. Un seul mot fait le travail que le français étale sur toute une proposition.
- nawwart : « tu as illuminé l’endroit ». C’est ce que lance l’hôte quand tu passes le seuil, avant même qu’une boisson apparaisse. Le reste du rituel de la porte, tfaDDal compris, tient en un seul mot.
- ra77ab : accueillir quelqu’un, faire tout le cérémonial qu’exige un invité bien reçu.
- : salut. Le bonjour chaleureux de tous les jours, que tu entendras dix fois par jour.
- Diyaafe : l’hospitalité, et aussi le plateau qui va avec. Le café, les fruits, les petits verres qui arrivent que tu les aies voulus ou non.
- karam : la générosité, la main ouverte. La qualité sur laquelle repose la réputation d’une famille.
- 3azeeme : une invitation, presque toujours à un repas, et jamais à un petit.
- : l’invité. Dans une maison palestinienne, l’invité passe avant l’hôte.
- sider : le grand plateau de service, et dans les maisons anciennes la pièce de devant où l’on reçoit. Un seul mot pour le lieu de l’hospitalité et pour ce sur quoi elle arrive.
- zyaara : une visite. Passer sans prévenir n’a rien d’impoli ici. C’est même tout l’intérêt.
- 'izen : la permission. Le mot qui sous-tend chaque arrivée polie et chaque départ poli.
- : viens ici.
- : inviter quelqu’un chez soi, en général pour le nourrir.
- takleef : les cérémonies, les manières. Tu entendras
bala takleef(« pas de chichis, s’il te plaît ») à peu près deux fois par visite. - wadda3 : raccompagner quelqu’un. Dire au revoir a son propre verbe, et en pratique sa propre demi-heure sur le pas de la porte.
Les mots de Dieu qui ponctuent chaque phrase
Cinq mots qui ne parlent plus de religion depuis longtemps. Ils donnent son rythme au langage de tous les jours, et une conversation sans eux sonne étrangement plate. Tu connais sans doute déjà inshalla et walla, et chacun a un moment précis où il tombe juste. Ces cinq-là sont la couche suivante.
- 7araam : interdit, mais dans la rue ça veut dire « aie un peu de cœur » ou « quel gâchis ». On le dit devant une cruauté, de la nourriture renversée ou une contravention.
- 7alaal : son jumeau inverse. Permis, légitime, de bonne guerre. Quelqu’un qui a mérité sa victoire s’entend dire que c’est 7alaal pour lui.
- : « que la même chose t’arrive ». La réponse obligée aux mariages et aux remises de diplômes, adressée à ceux dont le tour n’est pas encore venu.
- rabb : le Seigneur. Surtout entendu en soupirant vers le plafond :
ya rabb, quelque part entre une prière et « donne-moi de la patience ». - : la paix, et la racine de la moitié des salutations que tu entendras.
Des sentiments sans mot unique en français
C’est ici que les listes de « mots intraduisibles » auraient dû chercher.
- murtaa7 : à l’aise, soulagé, reposé. L’état de quelqu’un sur qui rien ne pèse.
- : être contrarié. Ça se situe entre fâché et blessé, et tout le sens tient dans ce flou.
- : le pauvre. De la pitié avec de la tendresse dedans. Ça marche pour un ami, un chat errant, ou toi-même.
- mishtaaq : quelqu’un te manque, activement. Plus qu’une humeur passagère, c’est un état que tu portes, et tu le dis à la personne en face comme un cadeau.
- : fatigué. Aussi un peu malade. Si quelqu’un te dit qu’il est ta3baan, demande lequel des deux.
- khaaf : avoir peur.
- gheere : la jalousie, et pas seulement amoureuse. Le pincement protecteur pour tout ce qui est à toi.
- : pile comme il faut. Se dit avec un lent hochement de tête.
- 7aya : la timidité dans sa forme admirée. La pudeur, savoir quand ne pas se mettre en avant.
- raa7a : le repos, l’aise, l’état où rien ne te presse. On l’offre aux invités comme une boisson.
- inbasaT : avoir passé un vrai bon moment. Le verbe qu’on emploie après coup, pour certifier la soirée.
- : le goût, au sens des bonnes manières. Quelqu’un qui a du zowq sait ce qu’il ne faut pas dire.
- khsaara : une perte, un gâchis, une honte. Un mot pour « oh, quel dommage ».
- man7oos : qui porte la poisse, qui traîne la malchance. Se dit d’une journée, d’une voiture ou, affectueusement, d’un gamin qui casse tout.
- damm khafeef : « le sang léger ». Drôle sans forcer, agréable à fréquenter. Plus ton sang est lourd, moins tu reçois d’invitations.
- : bizarre. Aussi étranger. Le même mot, et tu entends la logique.
Les petits mots qui tiennent une conversation
Les apprenants les sautent parce qu’ils n’ont pas l’air de vocabulaire. Ce sont eux qui font que la parole sonne comme de la parole.
- : fini. Ça suffit. Ça clôt une tâche, un repas ou une dispute.
- : plus tard, après, ensuite. Et dit plus sèchement : « et alors ? »
- : comme ça. Aussi « c’est comme ça », avec un haussement d’épaules.
- : c’est-à-dire, genre, tu vois. Le mot de remplissage le plus utilisé du dialecte.
- : encore, pas encore, à l’instant. Trois emplois, un seul mot.
- : mais, seulement, ça suffit.
- : bien, correct, bien joué.
- qider : pouvoir, être capable de. Tout le langage du possible dans le dialecte s’accroche à lui.
- : peut-être.
- : peut-être aussi. Le palestinien a beaucoup de peut-être.
- : c’est sûr, évidemment.
- : vrai, exact. Dit à plat, il confirme. Dit en montant, il vérifie l’histoire.
- 'abadan : jamais, pas du tout, absolument pas. Le non le plus ferme qui reste poli.
- : un peu. Redoublé,
shwayy shwayy, ça veut dire « doucement, ralentis ». - zyaade : en plus, davantage, par-dessus ce qu’il y a déjà. Le mot qui te vaut la deuxième boule de glace.
- : laisse tomber. Oublie. Veut aussi dire « gratuit », ce qui en dit long sur ce que cette culture pense du prix de l’effort.
La nourriture, le goût et la table
- khubz : le pain. Plat, chaud, présent à chaque repas sans exception. Son autre fonction : les couverts.
- finjaan : la petite tasse, de café en général, à laquelle on mesure l’hospitalité. Refuser la troisième demande de la diplomatie.
- : le thé, servi fort, souvent avec de la menthe.
- laban : le yaourt, épais et acidulé, cuit dans des plats entiers ou servi à côté.
- : le sucre.
- : sans.
shaay bala sukkar, et le serveur sait déjà que tu es étranger. - za3tar : le thym sauvage, séché et mélangé avec du sésame et du sel. Le pain passe dans l’huile, puis dans le za3tar, et voilà le petit-déjeuner.
- la7me : la viande.
- : les légumes, vus comme un seul tas.
- zeetoon : les olives.
- zeet : l’huile. Une assiette creuse d’huile, du pain qu’on y trempe. Le petit-déjeuner.
- rozz : le riz.
- ghada : le repas de midi, le gros repas de la journée.
- : le repas du soir, en général plus léger.
- shibe3 : être rassasié, vraiment rassasié. L’annoncer, c’est la façon de refuser une troisième assiette, et de se la voir servir quand même.
- moone : les provisions d’hiver. L’huile, les olives, le fromage et les céréales qu’un foyer met de côté à l’automne. Un garde-manger, un calendrier et une assurance en un seul mot.
Les gens, et comment on les appelle
- : père de.
- : mère de. Les adultes sont rebaptisés d’après leur aîné, et le surnom l’emporte souvent sur le vrai nom.
- sitt : une dame, et plus précisément la grand-mère. La sitt d’une maison en est la cour suprême.
- : l’oncle paternel, et la façon polie de s’adresser à n’importe quel homme plus âgé, de la famille ou non.
- : un homme, un type.
- : une fille, au sens de jeune fille et de fille de quelqu’un.
- : un garçon, un gamin.
- : un gars, un jeune.
- : le voisin, un mot bien plus lourd ici qu’en français.
- : un ami, et aussi un propriétaire. Le contexte fait le tri.
- jamaa3a : le groupe, les potes, les tiens.
- : les gens.
- : un vieil homme. Rien de grossier. Souvent affectueux.
- : la famille.
- : le chef du village, celui que tu vas voir quand la paperasse refuse d’avancer.
Le soleil, la pluie et la rue dehors
- : le soleil.
- shita : la pluie. Et l’hiver. Un seul mot, parce qu’en Palestine l’un veut pratiquement dire l’autre.
- talej : la neige, et la glace. Hébron en a quelques jours par an et tout le pays poste des photos.
- showb : la chaleur. Oublie le chiffre du thermomètre : c’est le mur physique dans lequel tu entres à midi.
- gheem : le nuage.
- wa7el : la boue, celle qui avale une chaussure.
- : le ciel, et le paradis.
- nijme : l’étoile.
- waad : un oued. Une vallée sèche la plus grande partie de l’année, une rivière pendant à peu près une semaine.
- : le quartier. Les quelques rues qui comptent comme les tiennes. Au-delà, c’est une manTaqa, et la page sur le district trace la limite entre les deux.
- sooq : le marché.
- basTa : un étal de marché. Une table, une balance, une voix qui vante ses tomates à toute la rue.
- : la ville, le village, le pays. Aussi « chez nous, au pays », selon la phrase.
- : l’épicerie du coin, ouverte quand le patron en a envie.
- servees : le taxi collectif qui part quand il est plein et s’arrête là où tu tapes à la vitre. Les transports en commun, version palestinienne.
- Taaboon : le petit four à pain derrière la maison, et le pain plat qui en sort avec un léger goût de feu de bois.
- saTe7 : le toit plat. Le linge y sèche, la menthe y pousse, et la famille y dort les nuits les plus chaudes.
- : le bout de terrain derrière la maison où vivent les tomates et le citronnier. À peine un jardin, et les dix mètres carrés les plus utilisés d’un foyer palestinien.
Questions fréquentes
Quels sont les plus beaux mots arabes du Coran ? Ils sont vraiment beaux, et ils relèvent de l’arabe classique, un registre différent de tout ce qui précède. Un Palestinien entend ces mots dans la prière et les lit à l’école, puis rentre chez lui et parle le dialecte. Si tu veux la poésie, lis la poésie. Si tu veux une conversation à Naplouse, apprends les cent mots de cette page.
Existe-t-il un PDF de 100 mots arabes uniques avec leur sens ? Il y en a des dizaines, et ils ont tous le même défaut : pas de son. L’arabe a deux sons de gorge et quatre consonnes emphatiques qu’une page de texte ne peut pas t’apprendre, et si tu les rates, le mot change. Chaque entrée ici a son audio. Notre appli, Tfaddalu, a l’audio de chacun de ces mots et des leçons construites autour. Si tu veux du papier, imprime cette page.
Quels sont les 100 mots arabes les plus courants ? C’est une autre liste, et une plus terne. Les mots les plus fréquents, c’est la plomberie : (dans), (de), (sur), (à propos de), (seulement), (chaque), zayy (comme). Tu les utiliseras cent fois par jour, et personne ne les met sur une affiche.
Quels sont les petits mots doux mignons en arabe ? 3azeez est le plus simple, « cher » ou « chère », et il pèse plus lourd que son cousin français. 7ilwe veut dire douce et jolie, pour une femme ou une fille. Et miskeen, de la liste des sentiments, s’emploie bien plus souvent avec tendresse que par pitié.
Pourquoi certains de ces mots arabes contiennent-ils des chiffres ?
Parce que deux consonnes arabes n’ont pas de lettre latine, alors on emprunte deux chiffres qui leur ressemblent. 7 est ح, un h dur et soufflé qui vient du fond de la gorge. 3 est ع, qui ressemble à un 3 à l’envers, et c’est un son que le français n’a tout simplement pas. Les Palestiniens écrivent comme ça sur leur propre téléphone, et c’est pour ça qu’on t’apprend cette écriture plutôt que des signes diacritiques universitaires que tu ne verras jamais dans un vrai message.